Antoine de Saint-Exupéry - Citadelle (morceaux choisis)

1940 pilote de guerre

 
Au cours de mes longues promenades, j'ai bien compris que la qualité de la civilisation de mon empire ne repose point sur la qualité des nourritures, mais sur celle des exigences et de la ferveur du travail. Elle n'est point faite de la possession, mais du don.
 
 
"Ceci est naturel, me dit mon père, car la justice selon eux c'est de perpétuer ce qui est."
Et ils criaient dans leur droit a la pourriture. Car, fondés par la pourriture, ils étaient pour le pourriture.
"Et si tu laisses se multiplier les cafards, me dit mon père, alors naissent les droits des cafards. Lesquels sont évidents. Et il naîtra des chantres pour te les célébrer. Et ils te chanteront combien grand est le pathétique des cafards menacés de disparition.
"Être injuste..., me dit mon père, il faut choisir. Juste pour l'archange ou juste pour l'homme? Juste pour la plaie ou pour la chair saine? Pourquoi l'écouterais-je, celui-là qui vient me parler au nom de la pestilence?
 
 
Car on ne meurt point pour des moutons, ni pour des chèvres ni pour des demeures ni pour des montagnes. Car les objets subsistent sans que rien leur soit sacrifié. Mais on meurt pour sauver l'invisible noeud qui les noue et les change en domaine, en empire, en visage reconnaissable et familier. Contre cette unité l'on s'échange car on la bâtit aussi quand on meurt. La mort paie à cause de l'amour. Et celui-là qui eût lentement échangé sa vie contre l'ouvrage bien fait et qui dure plus que la vie, contre le temple qui fait son chemin dans les siècles, celui-là accepte aussi de mourir si ses yeux savent dégager le palais du disparate des matériaux, et s'il est ébloui par sa magnificence et désire s'y fondre. Car il est reçu par plus grand que lui et il se donne à son amour."
 
 
Mais ils veulent nous faire croire qu'il est là un don! Mais la valeur du don dépend de celui à qui on l'adresse.
 
 
"Force-les à bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu'ils se haïssent, jette-leur du grain."
 
 
"L'homme, disait mon père, c'est d'abord celui qui créé. Et seuls sont frères les hommes qui collaborent. Et seuls vivent ceux qui n'ont point trouvé leur paix dans les provisions qu'ils avaient faites."
 
 
"N'invente point d'empire où tout soit parfait. Car le bon goût est vertu de gardien de musée. Et si tu méprises le mauvais goût tu n'auras ni peinture, ni danse, ni palais, ni jardins. Tu auras fait le dégouté par crainte du travail malpropre de la terre. Tu en seras privé par le vide de ta perfection. Invente un empire où simplement tout soit fervent."
 
 
Mais je me souviens de mon père: "Quand la moisissure prend dans le blé, cherche-là en dehors du blé, change-le de grenier. Lorsque les hommes se haïssent, n'écoute point l'exposé imbécile des raisons qu'ils ont de se haïr. Car ils en on bien d'autres, encore, que celles qu'ils disent, et auxquelles ils n'ont point songé. Ils en ont tout autant de s'aimer. Et tout autant de vivre dans l'indifférence. Et moi qui ne m'intéresse jamais aux paroles, sachant ce qu'elles charrient n'est que signe difficile a lire, de même que les pierres de l'édifice ne montrent ni l'ombre ni le silence, de même que les matériaux de l'arbre n'expliquent point l'arbre, pourquoi me serais-je intéressé aux matériaux de leur haine? Ils la bâtissent comme un temple avec les mêmes pierres qui leur eussent servi pour bâtir l'amour."
 
 
Quiconque mue n'est que cimetière et regrets. Et cette foule attendait la mue, ayant usé le vieil empire que nul ne saurait rajeunir. On ne guérit ni la chenille ni la plante, ni l'enfant qui mue et réclame pour se retrouver bienheureux de rentrer dans l'enfance et de voir rendues leurs couleurs aux jeux qui l'ennuient et leur douceur aux bras maternels, et le goût du lait - mais il n'est plus de couleur des jeux, ni de refuge dans les bras maternels ni de goût du lait - et il va, triste.
 
 
Je ne saurai prévoir mais je saurai fonder. Car l'avenir on le bâtit.
 
 
Mauvais quand le coeur l'emporte sur l'âme. Quand le sentiment l'emporte sur l'esprit.
 
 
Ainsi m'est apparu qu'il ne fallait point soumettre celui qui créé aux souhaits de la multitude. Car c'est sa création même qui doit devenir le souhait de la multitude.
 
 
"Mais tels ont reconnu que les empires glorieux étaient en ordre. Et la stupidité des logiciens, des historiens et des critiques leur a fait croire que l'ordre des empires était mère de leur gloire, quand je dis que leur ordre comme leur gloire était le fruit de leur seule ferveur. Pour créer l'ordre je crée un visage à aimer.
Ne trébuche donc point dans ton langage. Si tu imposes la vie tu fondes l'ordre et si tu imposes l'ordre tu imposes la mort. L'ordre pour l'ordre est caricature de la vie."
 
 
"L'homme, je te le dis, cherche sa propre densité et non pas son bonheur."
 
 
Et les pierres ne savent rien du temple qu'elles composent et n'en peuvent rien savoir. Ni le morceau d'écorce, de l'arbre qu'il compose avec d'autres. NI l'arbre lui-même, ou telle demeure, du domaine qu'ils composent avec d'autres.
 
Donc vinrent les temps où la liberté, faute d'objets à délivrer, ne fut plus que partage de provisions dans une égalité haineuse. Donc vinrent les temps où la liberté ne fut plus la liberté de la beauté de l'homme mais expression de la masse, l'homme nécessairement s'y étant fondu, laquelle masse n'est point libre car elle n'a point de direction mais pèse simplement et demeure assise. Ce qui n'empêchait pas que l'on dénommât liberté cette liberté de croupir et justice ce croupissement.